À la fin des années 1990, alors que je vivais au Vietnam, j'ai intégré pendant quelques mois une société de conseil basée à Hô Chi Minh-Ville pour travailler sur une étude de faisabilité.
A l’exception des deux fondateurs, j'étais la seule Française de l'entreprise.
Les différences culturelles se manifestaient au quotidien, souvent là où je ne les attendais pas.
Chaque matin, mes collègues m'invitaient à partager un phở bò, une soupe vietnamienne traditionnelle au bœuf que l'on dégustait sur de petits tabourets en plastique installés sur le trottoir.
Au début, je trouvais surprenant de manger du bœuf dès le petit-déjeuner. Je m'y suis vite habituée : le phở bò était délicieux, économique et suffisamment nourrissant pour tenir toute la matinée.
Mais, au-delà du petit déjeuner et de la façon de travailler, c'est une habitude de bureau qui m'a le plus marquée.
Chaque jour, à l’heure de la pause déjeuner, mes collègues sortaient nattes, oreillers, parfois même bigoudis, et s’installaient pour dormir.
La sieste ne durait jamais très longtemps : une vingtaine de minutes tout au plus. Ils s'endormaient presque instantanément et se réveillaient frais et dispos, prêts à reprendre le travail.
De mon côté, c'était une autre histoire. J'avais du mal à m'endormir. Quand je trouvais enfin le sommeil, il était déjà quatorze heures. Eux reprenaient aussitôt leur activité, tandis qu'il me fallait encore un long moment pour émerger.
Nos bureaux n’étant pas dans l'hypercentre, je n'avais guère d'autre choix que de rester sur place à l'heure du déjeuner. J'ai fini par adopter cette habitude. Impossible, en revanche, de m'endormir à même le sol ou, pire, assise sur mon siège. Je préférais m'allonger sur le canapé installé dans l'entrée.
Une étrangère faisant la sieste en chien de fusil dans l'entrée de l’entreprise sans même enlever ses chaussures, la scène amusait beaucoup mes collègues.
C'est là qu'une question revenait presque tous les jours :
Pourquoi tu n'enlèves pas tes chaussures ?
Sur le moment, je ne comprenais pas leur étonnement. Pour moi, mes chaussures faisaient partie de ma tenue professionnelle. Les enlever, c'était, à mes yeux, quitter symboliquement le cadre du travail. Comme si j'étais déjà à la maison. Inconcevable.
Des années plus tard, je me suis demandé pourquoi j'avais tant de mal à enlever mes chaussures, alors même que j'avais fini par accepter de faire la sieste à la vue de tous.
C'est alors que j'ai pris conscience d'un détail auquel je n'avais jamais prêté attention : en français, les pieds sont souvent associés à des expressions négatives ou dévalorisantes.
Être aux pieds de quelqu'un, être bête comme ses pieds, cirer les pompes, lécher les bottes, partir les pieds devant… La liste est longue.
Je ne prétends évidemment pas que ces expressions expliquent à elles seules notre rapport aux pieds, ni pourquoi je ne pouvais, personnellement, me résoudre à être pieds nus au bureau. Elles m'ont néanmoins amenée à m'interroger sur ce qu'elles pouvaient révéler de notre rapport culturel aux pieds.
En croyant découvrir la culture vietnamienne, j'avais surtout découvert la mienne.