En voyage, j’ai toujours aimé passer d’un univers à l’autre, quitte à faire le grand écart.
Et la Jordanie en est sans doute l’un des exemples les plus parlants.
À Pétra, l’extraordinaire cité nabatéenne creusée dans la roche, j’avais fait un choix un peu différent de celui de la plupart des voyageurs : dormir dans un hôtel haut de gamme situé sur les hauteurs, à 4 km de l’entrée du site.
Pas pour le nom.
Pour la vue exceptionnelle sur Pétra.
J’avais fait aussi un autre choix : rester trois jours à Pétra, là où beaucoup de voyageurs ne restent qu’une journée, deux dans le meilleur des cas.
Je voulais prendre le temps de découvrir pleinement le site, tout en laissant de la place à l’imprévu.
C’est ainsi que nous avons croisé une jeune Bédouine qui devait avoir une quinzaine d’années.
Au fil de ces trois jours, elle nous a rejoints à plusieurs reprises pour parcourir le site avec nous, spontanément, sans jamais rien chercher à nous vendre.
Elle marchait avec nous, nous faisait découvrir Pétra à sa manière, puis repartait.
Le dernier jour, elle nous a invitées à dîner chez elle, avec sa famille.
Une invitation que nous n’aurions jamais reçue en visitant Pétra au pas de course.
Quelques heures plus tard, changement radical de décor…
Elle vivait à Umm Sayhoun. Les Bdoul, la tribu bédouine à laquelle elle appartenait, étaient historiquement installés sur le site de Pétra. Dans les années 1980, une grande partie de ces familles avait été réinstallée dans ce village alors très modeste.
Avant de partir, nous avons demandé notre chemin à l’hôtel.
À l’annonce de notre destination, notre interlocuteur nous a regardés, stupéfait.
Non pas parce que l’endroit était dangereux. Il ne comprenait tout simplement pas ce que nous pouvions bien aller faire à Umm Sayhoun, un village défavorisé où, selon lui, il n’y avait strictement rien à voir.
Une fois arrivés chez eux, nous nous sommes installés sur des coussins tous en cercle dans le salon.
Les hommes ne parlaient qu’à mon ex-mari. À moi, quasiment pas.
La jeune fille m’a alors emmenée dans sa chambre.
Là, toutes les deux, nous avons pu vraiment échanger. Elle m’a raconté son quotidien de jeune Bédouine et a répondu librement à toutes mes questions.
Un échange entre femmes très différent de ce qui se passait dans le salon.
Lorsque nous y sommes retournées, peu à peu, notre présence a intrigué. Des habitants du village sont venus nous rejoindre.
Ce qui devait être un dîner est devenu une véritable immersion dans la vie de ce village bédouin.
Quelques heures auparavant, nous étions dans le confort d’un hôtel haut de gamme, sur les hauteurs de Pétra.
Nous partagions maintenant le quotidien d’une famille vivant dans des conditions extrêmement modestes.
Deux univers aux antipodes.
Pour moi, pourtant, il n’y avait aucune contradiction.
J’ai apprécié le confort et la situation exceptionnelle de l’un. Tout autant que l’accueil, les échanges et l’immersion que m’a offerts l’autre.
Pourquoi faudrait-il choisir ?
Je prends autant de plaisir à séjourner dans un très bel hôtel qu’à dormir, à d’autres moments, à même une peau de chèvre sous une tente bédouine, comme nous l’avons fait dans le Wadi Rum.
C’est cette alternance que j’aime dans le voyage : le confort à certains moments, l’immersion à d’autres.
À Pétra, fait assez rare, la façon dont j’avais pensé ce voyage m’a permis d’avoir le meilleur des deux mondes :
Le confort d’un hôtel choisi pour sa situation et sa vue exceptionnelles.
Une immersion totalement imprévue dans la vie d’un village bédouin, rendue possible par le temps que nous avions choisi de passer sur place.
Deux expériences aux antipodes, qui ont chacune, à leur manière, fait la richesse de ce voyage.
Tout l’art du grand écart.
Crédit photo : Spencer Davis